M-éducation

La mobilité et le numérique à l’école


Nous vivons aujourd’hui à l’ère du numérique. Les élèves, eux, sont nés avec. Les téléphones ou smartphones peuplent les cartables, les tablettes sont sur les tables de salon. Utilisateurs sans formation, les jeunes vivent tactile, respirent communication immédiate. Comment ne pas laisser une fracture numérique s’installer entre enseignants et élèves ? Et comment accompagner au mieux ces nouveaux usages, quitte à les intégrer pédagogiquement à nos enseignements ?
Depuis 2008, la vente des smartphones en France a décollé. Nous sommes passés de 1 million à 17 millions d’unités vendues par an en 2014. 45% des plus de 12 ans en sont équipés. Et les tablettes connaissent le même succès puisque de moins de 1 million en 2010, nous sommes aujourd’hui à 8 millions d’objets vendus par an.
Dans ces conditions, peut-on continuer à dispenser un enseignement identique à celui qu’on a connu élève ?

Homo numericus, homo zappiens

Si Michel Serres qualifie nos jeunes contemporains de « Petite Poucette » [1], c’est que leurs pouces s’agitent en permanence sur des écrans. Mais pour quoi faire ? Impatient, multitâche, l’homo zappiens a besoin des interrelations, des communautés, de développer sa propre créativité. Guidé par cet enthousiasme, il sait qu’il peut en permanence accéder à tous les contenus aux dépens d’un travail de mémorisation. À tout moment, toutes les connaissances sont disponibles sur internet et les élèves ne font pas la différence entre cette accessibilité illimitée et la capacité de trouver et maîtriser des savoirs. C’est dans ce nouveau contexte qu’il nous faut revoir notre façon de concevoir les apprentissages [2].

Conséquences de ces évolutions

Un nouvel espace-temps nécessaire
La mobilité des outils numériques et leur omniprésence impliquent qu’on réfléchisse aujourd’hui à la mise en place d’un nouvel espace-temps dans le monde scolaire. Le temps en dehors de la classe est celui dans lequel se font aujourd’hui 80 % des apprentissages des élèves [3]. Mais il faut être prudent et faire attention à ce que l’école, en s’introduisant dans leur monde, ne détourne pas, par assimilation défavorable, les jeunes du numérique. Il est donc essentiel de penser un nouveau modèle pédagogique nécessaire à l’évolution numérique. Et cela ne se fait pas sans une révolution des espaces scolaires. En Grande-Bretagne, certaines écoles se sont transformées en de véritables lieux de vie, davantage que de simples lieux de délivrance des cours. Les élèves se déplacent, travaillent en groupe, prennent possession des espaces. Les outils nomades favorisent cette mobilité des jeunes et des savoirs à l’intérieur de l’établissement.

Une nouvelle professionnalité
Mais pour que ce tournant se fasse dans les meilleures conditions possibles, les élèves doivent être guidés. Alain Boissinot [4] le répète, ce n’est pas la fin du professeur mais bien le début d’une nouvelle professionnalité. L’enseignant doit accompagner l’élève dans le processus d’appropriation des savoirs et lui donner les moyens de maîtriser les outils numériques qui lui permettront de trouver des connaissances.
Ces nouvelles pratiques ne doivent cependant pas être vécues comme une dégradation des pratiques anciennes. Au contraire, il est important de s’inscrire dans une certaine continuité en les repensant et les repositionnant.

Les modèles d’apprentissage

Le modèle TPACK

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Modèle TPACK

Le numérique, seul, ne peut pas tout changer et la seule maîtrise de l’outil technique ne permet pas une remise en question des méthodes d’apprentissage. C’est ce que tente de démontrer le modèle TPACK mis au point par les professeurs Matthew Koehler et Punya Mishra de la Michigan State University. Afin que les pratiques pédagogiques évoluent, il est nécessaire de combiner la connaissance technologique (TK) [5], la connaissance pédagogique (PK) [6] et la connaissance du contenu (CK) [7] .

Le modèle SAMR

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Modèle SAMR

Le modèle SAMR [8] est un modèle représentant l’intégration des TIC dans l’activité professionnelle et plus particulièrement dans l’éducation, en quatre étapes ou niveaux qui sont respectivement par ordre croissant :

  • la substitution,
  • l’augmentation,
  • la modification,
  • la redéfinition.

Ce modèle est particulièrement utile aux enseignants et aux établissements car il leur permet de se positionner dans le cadre d’une remise en question de leur enseignement ou d’un projet d’établissement visant à intégrer le numérique dans les pratiques pédagogiques.
L’objectif de ce modèle est de permettre aux professionnels de l’éducation d’atteindre la phase de redéfinition, où la technologie favorise la création de certaines tâches impossibles à réaliser auparavant sans technologie. L’exemple le plus marquant dans l’éducation est la possibilité pour les élèves d’effectuer des travaux ou de s’exprimer de manière collaborative et en temps réel à travers les wikis, les mondes virtuels, des forums, des réseaux sociaux etc. Ici, les possibilités de communication et de productivité sont décuplées, l’apprentissage devient collaboratif et intègre une participation plus active de la part des apprenants.

Lutter contre les idées reçues sur la M-éducation

  • Le numérique a un effet magique : [FAUX] Comme le précisait Alain Boissinot et comme le démontrent les deux modèles, il ne suffit pas d’équiper en matériel les élèves pour que la transformation s’opère d’elle-même.
  • Les jeunes enseignants sont plus à l’aise avec le numérique : [FAUX] Le numérique étant quasiment absent des formations initiales, les jeunes enseignants ont en général d’autres problématiques à appréhender : gestion de classe, appropriation des contenus, des apprentissages. Le numérique leur semble être secondaire face à ces chantiers.
  • La tablette est un outil uniquement individuel : [FAUX] Si posséder une tablette par élève est en effet plus confortable, il est aussi possible de travailler en groupe grâce à elle. Sa mobilité permet un travail plus collaboratif qu’un ordinateur fixe, sur lequel un seul élève avait tendance à prendre la main.
  • La tablette est uniquement un outil de consultation, de consommation de ressources : [FAUX] À l’aide des tablettes, les élèves peuvent prendre des photos, réaliser de petites vidéos qu’ils peuvent ensuite mettre sur le blog de la classe. Les élèves produisent, seuls ou à plusieurs, et n’ont jamais produit de documents aussi riches qu’avec les tablettes.

En conclusion

Notes

[1Petite Poucette, Michel Serres, éditions Le Pommier, 2012
Michel Serres est philosophe, historien des sciences et hommes de Lettres, membre de l’Académie française et professeur à Stanford University.

[2Conférence d’Alain Boissinot, « Le numérique : nouvelle pédagogie, nouvelle rhétorique », RUN-Aflec, Beyrouth, Liban

[3Work by Shutt, Philips, Van Horne, Vye & Bransford, Université de Washington, 2009

[4Alain Boissinot, agrégé de lettres classiques et docteur en littérature française, inspecteur général de l’Éducation nationale, a été recteur de l’académie de Bordeaux et de Versailles et président du Conseil supérieur des programmes

[5La connaissance technologique fait référence à la culture et à l’utilisation des nouvelles technologies comme internet, la vidéo numérique, les ordinateurs, les tablettes… Elle intègre la connaissance des notions de systèmes d’exploitation, la création d’archives, la création de documents et de diapositives, l’environnement matériel de l’ordinateur et ses périphériques, l’utilisation des logiciels et du web.
Les enseignants doivent donc toujours être à jour sur les innovations des Technologies de l’Information et de la Communication pour pouvoir de mieux en mieux s’en servir dans leur environnement au profit de l’éducation.

[6La connaissance pédagogique fait référence à la connaissance des modèles, stratégies, techniques et méthodes d’enseignements – apprentissages permettant d’atteindre un but éducatif en instance. Elle est liée aux différentes perspectives de l’apprentissage des élèves, au management de la classe, à la mise en œuvre et la dispense des leçons ainsi qu’aux techniques d’évaluation.
Un enseignant ayant des connaissances avancées en pédagogie comprend les mécanismes d’enseignement – apprentissages qui permettent d’avoir un rendu optimal pour ses élèves ; il effectue de bons choix au niveau des méthodes pédagogiques à utiliser pour atteindre ses objectifs ; il effectue une bonne gestion de la salle de classe, communique avec les élèves et leurs parents. Cette connaissance inclut aussi la maîtrise des différentes théories de l’apprentissage et des procédés de psychopédagogie en vue d’une mise en pratique en situation réelle d’enseignement – apprentissage.

[7La connaissance du contenu fait référence à la connaissance de l’objet d’enseignement - apprentissage réel. Le contenu est spécifique à une discipline ou à un domaine bien précis de l’éducation.
L’enseignant doit maîtriser le contenu de la discipline qu’il enseigne ; il doit en connaître toutes les bases, les théories, les concepts et l’idéologie, comprendre quelles sont les différentes relations qui s’appliquent entre les modules de sa discipline et entre sa discipline et les autres, et savoir les expliciter. Selon Deborah L. Ball and G. Williamson McDiarmid, les enseignants qui n’ont pas cette intellection peuvent dénaturer l’objet de leur enseignement envers leurs élèves (Ball et McDiarmid, 1990).

[8conçu et développé entre les années 80 et 90 par le Dr. Ruben R. Puentedura dans le but d’identifier de manière formelle les niveaux d’interaction entre la technologie et l’activité professionnelle.

, par Antoine Moussy, Sarah Lachise

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